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samedi 24 mars 2012

Rampart, le film qui aurait dû être autre chose...

Rampart, tir à vue.


Tombée dessus par hasard (merci Internet), j’ai découvert Rampart ce matin. A peine avais-je eu le temps d’entrevoir le nom de James Ellroy dans l’article qui évoquait ce film (il a co-écrit le scénario, ai-je appris une fois dans la salle de cinéma) que je me ruais vers le ciné le plus proche pour assister à la séance de 14 heures. Bien m’en a pris. Non seulement parce que pour moi c’est un peu du travail (puisque c’est co-signé Ellroy), mais parce qu’en plus, c’est très bien par un jour de pluie qui donne envie de se terrer dans l’ombre tout l’après-midi.
Evidemment, voir du Ellroy n’est pas en lire.
Evidemment, j’ai été déçue.
Mais en même temps, tout n’est pas à jeter, loin de là. Premières impressions.

Dans les murs de la ville.

Rampart, c’est le nom d’une division de la police de Los Angeles tristement célèbre pour être fidèle à la réputation du LAPD (et c’est peu dire qu’elle est mauvaise, rappelez-vous de Rodney King). Bienvenue dans un monde où, sous les palmiers et le soleil éclatant, les uniformes sont plutôt à éviter – et ne les appelez pas à votre secours si vous êtes Noir ou Hispanique, ça leur fait un prétexte pour vous mettre en garde à vue façon OAS au bon vieux temps de la guerre d’Algérie.
Dave Brown est de ceux-là : les flics à l’ancienne, qui ont tout appris au Viêt-Nam, et qui ne sont pas prêts à laisser tomber les vieilles méthodes. C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes… En ce qui nous concerne, c’est en fracassant les vitres avec le crâne d’un suspect qu’on obtient les meilleures informations (cf la deuxième scène du film). Ce qui ne pose de problème à personne, puisqu’ici la corruption et les arrangements politiques font loi. Les applaudissements sont donc de rigueur à la moindre « bévue » d’un collègue respecté…
Le Los Angeles du crime, surtout chez James Ellroy, et donc dans ce film, c’est un entre-mondes, sans Dieu ni maître, une jungle où pour survivre il faut retrouver l’instinct primal, dompter la mort qui rôde, en chasse, menant calmement son petit jeu de massacre, et faisant sombrer dans les affres de la folie ceux qui parviennent (croient-ils, les innocents) à lui échapper. L’ultra-urbanisation du milieu produit l’effet inverse de celui attendu : un retour forcé, violent à la Nature. Celle où l’homme ne peut s’en remettre qu’à lui-même, car la justice a quitté les lieux depuis longtemps, depuis qu’elle a ôté son bandeau et vu l’enfer. La seule à être restée aveugle, obstinément, froide et cruelle, c’est la Mort. Ce qui ne veut pas dire qu’elle est juste. Quand Dave Brown caresse son visage avec son revolver, on sait que le suicide n’est pas une option : il ne peut pas choisir cette mort, car ce n’est pas une mort d’homme, et encore moins une mort de flic (le seul policier à se suicider dans le Quatuor de Los Angeles a d’ailleurs de sérieux problèmes avec son homosexualité, en plus de s’être mis à dos la pire ordure de toute la série d’Ellroy). La mort joue avec lui, lui fait signe sans jamais s’approcher alors qu’il demande grâce. Elle le met à genoux, l’abat dans sa dignité de père (si tant est qu’il en aie jamais eue), l’humilie en le traînant dans la boue médiatique et politicarde (ah ! ces discussions avec Sigourney Weaver, impeccable et implacable !) pour mieux le laisser agoniser seul dans un purgatoire qu’il connaît trop bien pour l’avoir écumé tout au long de sa carrière de flic pourri jusque dans ses principes, aveuglé par des valeurs à double tranchant.

Un loup dans la bergerie.

Dave Brown, au service, est surnommé « Date Rape ». Charmant surnom faisant référence à une sombre affaire pas très bien résolue dans laquelle il aurait ou pas tué un violeur récidiviste (qui donnait rendez-vous à ses victimes, d’où « date rapist », d’où le surnom).
Dès les premiers plans, collés au visage du héros (Woody Harrelson dans une de ses meilleures interprétations), on comprend à qui on a affaire. Une sale gueule impassible, vaguement tordue, qui suggère presque un passé de boxeur (encore un clin d’œil aux autres héros ellroyiens), masquée par ses impassibles lunettes noires (Terminator, nous voilà) pour mieux ignorer la ville poisseuse, ses putes, ses drogués, ses macs, ses clodos en fauteuil (Ben Foster dans un second rôle sur le fil) et tous les autres clampins qui mériteraient bien une correction. Lunettes qui lui évitent aussi de trop se regarder dans un miroir, parce que c’est pas joli joli, comme dirait l’autre. Alors comme visiblement monsieur n’a pas beaucoup de recul sur son abjecte personnalité (comme d’habitude), les femmes se chargent de nous montrer de quoi il est fait à l’intérieur, tout en lui mettant le nez dedans.
Dave Brown, lui dit sa propre fille dans un élan de vérité salvateur, est (pas dans l’ordre) « un misogyne raciste, homophobe, un coureur de jupons invétéré, un violent, un assassin misanthrope et corrompu ». La liste est longue (il est possible que j’en aie oublié), et en effet, le portrait est à charge. Dave Brown est un sale type de première classe, à l’attrait magnétique quoique pas systématique. Puisqu’il n’avait pas 500 pages pour cerner l’homme, Ellroy a planté son personnage tout droit sorti de l’après-guerre en 1999 et nous fait profiter de l’anachronisme en l’encerclant de femmes, à commencer par la présence extrêmement surprenante (pour un-e- lecteur-rice- d’Ellroy) d’une policièrE dans l’équipe de Dave Brown. Evidemment il n’y avait pas de femmes dans le LAPD des années 40/50 (univers habituel de l’écrivain). En introduire une ici permet de faire jaillir l’atrocité de Brown en deux minutes : c’est un salaud conservateur qui n’a rien à faire dans la police du 21e siècle (d’ailleurs, nous sommes en 1999, parce qu’un policier comme ça ne peut exister dans les années 2000). Avant, le LAPD, c’était quelque chose, explique-t-il à la nouvelle arrivante, déjà pas à l’aise face à ce visage dur et buriné où l’on sent pointer un profond mépris. « Maintenant », conclut-il, « le LAPD, c’est… toi ». Aïe. 

En plus d’être un flic haïssable, Dave Brown se la joue grand séducteur (enfin, sauf quand il se prend un double râteau par ses ex, mais je reviendrai sur sa famille dysfonctionnelle dans la troisième partie). Et c’est pour ça qu’on l’aime. Pourquoi cette ordure pareille attire-t-elle autant les femmes ? La douleur se lit sur son visage. Le désir aussi. Un désir brut sans autre but que sa propre jouissance, quelque soit le moyen (comprendre la femme) d’y parvenir. Ce que sa première amante comprend, un peu tard, lorsqu’elle rallume la lumière et que Dave Brown se cache les yeux avec un oreiller. Non chérie, tu ne seras pas la femme de sa vie. Là où il est, personne ne peut le sauver. Et de toute manière, la rédemption arrive rarement après une nuit alcoolisée passée avec une inconnue (mais que voulez-vous, certaines femmes sont ainsi faites qu’elles ne voient pas cette évidence). Heureusement, d’autres femmes entretiennent des relations un peu plus complexes que cela avec Dave Brown : surprise, il n’a pas l’apanage de la domination…

Un mouton dans la meute.

Si Los Angeles est un jungle, Dave Brown n’est pas le seul fauve à sévir en toute impunité (ou presque). Il y a aussi des lionnes. Des lionnes et une tigresse.
Les lionnes, c’est sa tribu, un peu originale, composée de ses ex et leurs filles. Précision : les ex de Dave Brown sont sœurs. Ses filles sont donc, comme il l’explique à sa plus jeune (et sous nos yeux ébahis, quoique depuis le temps, ce genre de structure familiale semble presque normale chez Ellroy…), à la fois demi-sœurs et cousines. Allez comprendre… Tout le monde vit ensemble et s’entend à peu près bien. Enfin, on se rend assez vite compte de l’alliance des femmes contre Dave : dans la maison, c’est aussi la jungle, alors elles se protègent de la source du chaos. Dans cet univers féminin, Dave Brown est le seul élément qui corrompt l’harmonie régnant, tant bien que mal, parmi ces femmes et jeunes filles. Toutes tentent de vivre, d’être heureuses, de se (re)construire dans ce refuge pacifié en surface, mais tout semble au bord de l’effondrement quand Dave la Tornade déboule, passablement ivre, s’effondre sur le divan une bière à la main, faisant de misérables tentatives de déclaration d’amour à ses filles. Seule la plus petite a encore l’indulgence de l’écouter. Alors, au dîner, le lion se glisse au milieu des femelles pour quémander satisfaction sexuelle. Les sœurs se marrent, fortes de leur union et de leur complicité sororales. Dave, pour elles, c’est du passé. Ce qui compte, c’est leurs filles. Il n’y a plus d’amour là où autrefois Dave le Séducteur a sévi. A peine de l’affection, vite muée en colère et en pitié au fil de sa descente aux enfers (mais a-t-il jamais été autre part ?). 

Elles ne sont pas les seules à prendre leur revanche sur celui qui a su profiter de leur faiblesse. La tigresse est avocate, mais elle ment et prétend le contraire. Et Dave la croit, tombe dans le piège. Il s’engage alors dans un jeu dangereux, où il pense avoir la main, à tort. Elle se laisse prendre, puis tente de s’en aller : initiative surprenante qui aurait dû mettre Dave sur ses gardes. Elle endort ses soupçons et son flair pour mieux le posséder par la suite. Le laissant seul, encore une fois, face à lui-même. Douloureux parcours que celui du salaud solitaire sans recours face à la malédiction absolue qui s’acharne contre lui.
Tout le film nous livre son visage, ignorant Los Angeles comme si ce n’était pas une ville mythique, tentant sans cesse de percer la masque d’inhumanité de Dave Brown. Moins qu’une pesanteur, c’est une attraction constante qui s’en suit. Attraction vers ce personnage repoussant sous tous les angles, le spectateur non plus ne peut y échapper. 

Mais le vrai piège, c’est sur Dave Brown qu’il se referme. Pris dans les griffes acérées d’un engrenage qu’il peine à comprendre, des forces supérieures anonymes qui ont décidé qu’il devait mourir. Pas la peine d’en chercher la raison, car si quelque chose dirige cette mécanique, c’est le pouvoir. Le pouvoir ivre de lui-même, jusqu’à l’absurde. Alors tout perd sens. Si Dave ne parvient pas à prendre la mesure de ce qui lui arrive, il sait où cela mène, et agit en conséquence, se blinde, se ferme à tout espoir, avec une douleur froide et consciente de sa mort symbolique – la mort de sa carrière de flic, la fin de son honneur. Puisqu’il n’est plus rien, plus personne ne compte, pas même les vieux amis, qu’aucun élan de compassion ne viendra sauver. Sable brûlant d’où une main ridée émerge, en vain, et retombe.

***

Rampart est la chute inattendue et brutale d’un homme déjà bien loin du paradis, pour peu que ce dernier existe. Un flic qui se croyait protégé par sa propre violence, jusqu’à ce que ceux qui lui ont donné la bénédiction pour en user et en abuser se lassent de leur vilain jouet. Alors, la tristesse fait surface dans un océan de rage contenue et d’impuissance face à des ombres qui dépassent l’homme, le laissant seul, à contempler les ruines de son existence. C’est là la force d’Ellroy : il ose faire pleurer des blocs de violence pure, il les pousse à bout, sans pitié, ne les lâche pas d’une semelle (comme la caméra), leur tourne autour comme un rapace en mal de charogne à dépecer et ouvre leurs entrailles pour les vider d’un torrent d’émotions brutes. Et c’est là la faiblesse du film : on sent rugir la puissance du scénario sous la pellicule sans que cette dernière la mette en place complètement. Les meilleurs moments ne sont que l’écume de ce qu’Ellroy peut offrir de violemment beau et d’intensément féroce ; et l’on se prend à regretter que tout cela ne soit pas un roman…

dimanche 18 mars 2012

Et sinon

J'ai vu John Carter, la dernière collaboration Disney/Pixar. 
C'est nul.

En très court: la princesse est complètement neuneu (comme d'hab) et l'acteur principal a probablement un niveau de jeu inférieur à Robert de Niro lorsqu'il était encore dans le ventre de sa mère. Les effets spéciaux sauvent la mise, m'enfin quand même, FAUT PAS POUSSER MEME DANS LES ORTIES. 

Voilà, sur ce, bonne semaine!

samedi 18 février 2012

Chronicle: le cul entre deux chaises. (1)

Voilà cinq minutes que je me tâte pour trouver un titre à cette nouvelle critique, très à chaud, de ma dernière sortie cinéma (je viens d'en rentrer). J'ai donc vu Chronicle, (Chronique) film de l'inconnu Josh Trank - c'est son premier long-métrage. Le problème avec les critiques à chaud, c'est que c'est dur de synthétiser tout ce qu'on vient de voir, il faut du recul. Ou alors, des fois, il faut bien admettre que ce qu'on vient de voir est un peu brouillon, et donc difficilement synthétisable. D'où mon titre, car ce film est à cheval entre plusieurs genres, et ne parvient pas à choisir. Cela dit, il est intéressant à plus d'un titre, cela vaut donc le coup qu'on en parle.

Je vais donc me brosser les dents (pleines de pop-corn) pour laisser à ce film une dernière chance de décanter car j'ai comme l'impression qu'il ne va pas ressortir vivant de cet article, même si j'ai de l'affection pour lui là tout de suite... (20 minutes et un début d'article effacé plus tard, je n'ai plus que mépris pour ce film. dommage. ça va faire mal.)


 Chronique d'une adolescence ratée, et d'un film qui l'est encore plus.
Andrew va mal. Son père le bat, sa mère se meurt d'une maladie respiratoire. Il n'a pas d'amis, seulement son cousin, qui a la bonté de traîner un peu avec lui et de l'emmener au lycée en voiture. Andrew, c'est Carrie en mec: sa vie est merdique, il est maladivement timide et vit donc dans sa tête, seul avec ses fantasmes et ses frustrations.  Alors, Andrew s'achète une caméra: c'est le film qui nous est proposé là. Il filme un procès à charge contre le monde entier: son père alcoolique et violent, le pharmacien qui refuse de donner les médicaments pour sa mère à l'agonie parce qu'il n'a pas d'argent, les gros débiles du lycée qui le bousculent et l'insultent et les délinquants en bas de chez lui qui ne se privent pas de le tabasser. Il faut dire qu'il n'a pas de chance, ce petit Andrew, car le réalisateur a vraiment décidé de lui pourrir la vie. Il a dû lire un bouquin de psychologie de bas-étage du style "comment nos chérubins deviennent des serial-killers" et compiler les facteurs de déséquilibre mental pour rendre son scénario plausible. Là où Stephen King nous offrait un portrait saisissant d'une Amérique au bord de la folie ayant déjà sombré dans les affres de l'extrémisme religieux, Josh Trank collectionne les stéréotypes rabâchés par des sous-genres déjà peu glorieux comme "le film de lycée", "le film amateur" et "le film flippant avec des jeunes". C'est pas joli joli.
Comment le petit Andrew va-t-il se dépatouiller avec autant de casseroles? Ben dis donc, il en a de la chance, il acquiert le don de télékinésie. Oh bah tiens, c'est comme Carrie aussi, on peut dire que Trank est très original.
Bon, pour éviter que ce honteux plagiat transparaisse aux yeux du public américain (un type sortant de la salle les larmes aux yeux a quand même comparé ce film à Citizen Kane, je lui aurais ri au nez s'il m'avait pas dit qu'il était lui-même réalisateur - à ce stade-là, on ne peut plus rire, il faut pleurer), Josh Trank à collé deux autres héros à Andrew, eux aussi dotés du même pouvoir - tous les trois sont entrés en contact avec une entité d'origine inconnue tombée sur Terre avant que le terrain ne soit quadrillé par la police.

Soyons indulgents, c'est un premier film. 
Certes le personnage principal a un casier chargé à y regarder de près, mais d'un point de vue plus général, le point de départ est plutôt intéressant: dans la vraie vie, ça fait quoi, trois jeunes passablement immatures qui sont télékinésiques?
On pense tout de suite à Kick-Ass, bijou de série B tournant en orgie de violence après qu'un ado boutonneux décide d'enfiler des collants et de se prendre pour un super-héros.
Ici, point de délire de fan de Comic Books, on n'est pas dans le registre de la comédie. Le choix de réalisation présente un potentiel riche (qui reste malheureusement souvent potentiel) qui place le film dans la tradition initiée par Le projet Blair Witch: le film tourné à hauteur de personnage, caméra à l'épaule (comme ça pas besoin de savoir cadrer, hein, c'est le perso qui est manchot!), doté du doux néologisme de docu-narration.
Jusque là, tout va bien. Là où ça casse, c'est que la deuxième partie du film tombe dans l'excès facile: au lieu de se tenir à une histoire, le réalisateur a voulu traverser les genres et faire un film d'action. Et la chute est plutôt rude: en gros, Andrew le frustré utilise ses pouvoirs sur-développés à mauvais escient et devient très, très méchant. Je ne vais donc pas vous parler de ça, le scénario est devinable à au moins un océan de distance, vous savez donc la fin. 

Passons aux choses sérieuses.
Il y a tout de même plusieurs choses (oui, PLUSIEURS) intéressantes esquissées dans ce film.
 D'une part, l'action du principe (docu-narration) sur les personnages, c'est-à-dire la façon dont cette contrainte filmique modèle en partie l'histoire et son contenu. D'abord, il faut que quelqu'un ait toujours une caméra, sinon, on ne voit rien... ce qui peut créer une tension bien exploitée, par exemple lors de la découverte de la chose qui transforme nos trois zigotos: l'énergie dégagée casse la caméra alors qu'un des personnages commence à saigner du nez... Pas mal vu, donc.

Contrainte de la caméra sur la diégèse. 
La contrainte permet de générer une certaine créativité quant à l'usage du principe de base (les ados dirigent les objets à distance): ainsi, Andrew, toujours avec sa caméra (j'y reviendrai), apprend à la manier à distance, la faire flotter dans les airs, ce qui offre un parfait substitut à la caméra objective et donne au genre "docu-narration" une toute nouvelle liberté. Le réalisateur se libère de sa contrainte tout en restant dans son cadre. C'est assez malin. Il était donc bien vu de choisir la télékinésie comme élément fantastique à catapulter dans le quotidien de ces trois jeunes. Heureusement qu'il ne sont pas devenus télépathes, par exemple.
Alors qu'Andrew perfectionne ses capacités, les plans et les cadrages se peaufinent, s'améliorent, et se distancient. Effet collatéral: on se décolle des basques du héros, et on découvre alors son côté sombre. Si, au début, la brutalité du père suscite l'empathie pour ce véritable martyre ordinaire, on constate son enfermement progressif dans une solitude qu'il s'impose à lui-même: s'il la subissait au départ, il choisit par la suite de s'éloigner des deux autres personnages que la télékinésie avait pourtant rapprochés.
Ici commence la pathologique descente aux enfers d'Andrew et du film, la pente glissante sur laquelle il n'aurait pas fallu s'engager à ce point: évidemment, il en fallait bien un pour devenir un peu mégalo et user de ce don de façon à passer sa colère. Jusque là, cela sonne encore juste, et l'on aurait aimé s'arrêter au moment où Andrew envoie une voiture dans un lac sans raison. Il aurait fallu se retenir et en rester à cette taille humaine, cet incident, pour en étudier les conséquences sur les autres: vont-ils le dénoncer à la police, restent-ils amis, où en est la confiance, songent-ils à le punir? Ivre du pouvoir qu'il donne à ses personnages, Josh Trank est tombé dans l'écueil du film grandiloquent et croit réinventer l'eau chaude en montrant deux types qui se battent dans les airs au milieu des gratte-ciels: désolé, coco, c'est déjà fait, et en bien mieux. Qu'Andrew s'entoure, aux moments opportuns, de téléphones et de caméras pour satisfaire son délire narcissique et sa soif de vengeance n'y change rien: l'originalité à ses limites, et le film, à vouloir courir avant de marcher correctement, se casse la figure.

Libertés du personnage sur la caméra.
Si la caméra rend Andrew intéressant par ses contraintes, Andrew, lui, parvient à se doter d'une profondeur inattendue en faisant flotter sa caméra autour de lui. Cela montre aussi la faiblesse de la docu-narration: ici, les meilleurs "moments de cinéma", si modestes soient-ils, sont quand la caméra prend son envol, se distancie des gens, et se rapproche donc de la caméra objective et du film traditionnel.
Pour s'occuper, Andrew se regarde, contemple sa caméra - puis, suppose-t-on, regarde les films qui en résultent. Un onanisme cinématographique qui donne un côté légèrement malsain au personnage (dommage que cela n'aie pas été plus exploité), ado vraiment mal dans sa peau que l'on sent petit à petit basculer dans un autre monde... La meilleure scène du film se situe exactement dans cette veine, elle en est d'ailleurs l'apogée (et elle se trouve très facilement sur Youtube, tapez Andrew et Spider): Andrew se filme en train de tuer une araignée. La caméra flotte à ras de terre, lui a le visage contre le sol. Il est couché dans un moment de contemplation dépressive, en pleine spirale descendante. On le devine plongé dans une mer tumultueuse de fantasmes qu'il peut à présent réaliser, tout-puissant (ou presque) qu'il est. Alors, Andrew prend le contrôle d'une araignée qui passait par là: bien mal lui en a pris, elle finit en apesanteur, mais en pièce détachées. Les pattes flottent dans l'air poussiéreux, juste au-dessus du parquet, et l'on sent que de l'arachnide à l'homo sapiens, pour Andrew, il n'y a qu'un pas...



Il est tard, je continue demain. ou quand j'aurai le temps!

samedi 11 février 2012

Shame, ou l'homme-piège*

*libre emprunt à Enki Bilal.

Tout part de cet échange, ou plutôt cette réplique de Michael Fassbender/Brandon à sa soeur Sissy/Carey Mulligan: "tu m'as piégé. Tu viens là, tu me dis que tu n'as nulle part où aller, tu ne me laisses pas le choix. Tu es un fardeau." Voilà un court extrait des gentillesses que le frère débite froidement les unes après les autres à sa seule famille. Ambiance.
Effectivement, elle est bien encombrante, cette soeur qui débarque en riant (souvent aux larmes), hystéro patentée, paumée accro aux amours qui tournent mal et la laissent échouée à la rue ou chez son frère, pas ravi du cadeau.
Mais qui piège vraiment l'autre, dans Shame?

Dernier film de Steve McQueen (pas le beau blond de Bullitt mais le sculpteur obsédé par son acteur fétiche, et on le comprend...), Shame est l'histoire d'un homme qui souffre d'une addiction au sexe. Magazines, sites web, prostituées réelles ou virtuelles, tout y passe, la masturbation devient aliénation, effacement de l'être, enseveli sous un tas de mouchoirs usés et de névroses bien imbriquées les unes dans les autres. Noeud inextricable du désir devenu compulsif, de l'amour devenu torture.
Brandon est la victime, piégée à son propre jeu. Tout, y compris le film, semble se refermer sur lui, le contenir dans son cercle vicieux. Le réalisateur s'intéresse peu à l'origine et aux solutions du problème: il observe, de l'intérieur, l'enfer quotidien de Brandon. Et de ceux qui l'entourent, à commencer par sa soeur, donc.
Je pensais tout à l'heure à la possibilité ou non de faire une lecture féministe du personnage de Sissy: peu satisfaisant, pas de prise, elle est victime des hommes, mais pas du réalisateur. Il la magnifie, la rend libre, pétillante jusqu'au bord du gouffre, ange déchu qui conserve après l'impact une beauté intacte, comme sublimée par sa violence. Ce n'est pas en ces termes qu'une critique fonctionnerait.
Mais quelque chose sonnait faux. Cette réplique. "Tu es un fardeau." Cette liste de doléances que Brandon lui crache au visage fait de lui un véritable salaud. Il est haïssable. Et retourne le présupposé de départ. Et si Brandon, le personnage, était le piège, et pas celui qui est piégé?
Admettons.
C'est lui qui piège sa soeur: elle demande l'asile, il le lui accorde, et la met face à ses sautes d'humeur, ses accès de violence à l'état pur. Qu'il la reprenne sa batte, et finisse ce qu'il voulait commencer, si ça le démange tant. Puis vient cette scène des "quatre vérités": il achève de la détruire avec les mots les plus blessants sur le ton le plus détaché. Il n'a pas le choix? Et elle? Voix de la vérité que personne n'écoute, prêtresse maudite héritière d'une longue lignée en la matière, Sissy parle, susurre, crie, chante... tente sur tous les modes de faire passer le message, si maladroit et délicat soit-il. Elle sait que son frère a besoin d'aide. Elle ne cesse de le lui dire. Il éteint son répondeur pour retourner à sa besogne. Pour lui, le dicton semble décidément vrai: la masturbation rend sourd... C'en devient rageant. "Mais répond-lui, enfin, qu'est-ce que ça te coûte, idiot??! Elle te tend des perches à n'en plus finir et tu te laisses couler?!!!" a-t-on envie de hurler. Brandon fait ses choix, accro ou pas. Quitte à ne pas en laisser aux autres. Il piège alors sa soeur et la force à l'ultime appel au secours. Après son chant du cygne, il faudra qu'elle écrive leur désespoir en lettres de sang pour secouer son lâche de grand frère.
Piégé dans son addiction, Brandon piège donc les autres. Les pousse à bout, devant lui, sur la planche au-dessus de l'océan. Sauf qu'il est le seul à avoir les yeux bandés. Sissy crie, se débat, frôle la catastrophe à sa place pour qu'il enfin ouvre les yeux. Bien aimable.

Obscure caméra

Mais le piège continue: après sa soeur, c'est la caméra. Comme un aimant, collée au coeur ou au cul, elle coupe les corps sans ménagement, à commencer par celui de Fassbender. Il est pris au piège de son personnage, sous des angles improbablement beaux, étriqués, des plans longs et fixes qui le vident de son jeu. Car on ne joue plus dans le piège que Brandon ne cesse d'alimenter: pas d'espace pour se mouvoir en liberté, l'emprise de la routine, des gestes mille fois répétés, de l'intempestif tour aux toilettes pour assouvir le désir qui l'enferme. La volonté est annihilée, la nuque courbée, la tête invisible, décentrée, détachée soigneusement du corps qui a pris... la tête. Dans tous les sens du terme. Cependant, là où piéger la soeur est magistral et donne toute leur profondeur aux deux personnages, piéger la caméra semble être un pari plus risqué.
Les plans suivent Brandon comme une ombre trop pesante, et cela ôte un souffle, un mouvement qui manquent au film. Le piège est trop bien fait. A force de se resserrer autour de Brandon, le réalisateur y a laissé ses doigts. Ou plutôt, une légèreté qui puisse emporter les scènes au-delà d'elles-mêmes et en faire plus qu'une succession de tableaux indéniablement beaux, pris dans leur individualité, mais qui manquent de cinéma. On ne reprochera pas la lenteur, mais plutôt une atonie qui aplanit tout. Bien sûr, c'est celle de Brandon. Il a gagné au jeu du piège: même la caméra ne parvient pas à lui échapper. Et c'est un peu dommage.

Que reste-t-il de Fassbender?

Alors Brandon a-t-il réussi son coup jusqu'au bout? Fassbender courbe certes l'échine, mais se rend-il totalement à son personnage? Est-il piégé par cet addict, ou parvient-il à conserver sa liberté d'acteur derrière le masque?
Fassbender s'efface, devient Brandon, évidemment. Mais se laisse-t-il dompter? Peut-être pas. Peut-être pas, dans le sens où il transcende ce fardeau qu'est l'addiction de Brandon, ne se laisse pas empeser par cette morbidité omniprésente. Il sauve le film du piège, même si, pour jouer, il n'a aucun jeu-espace. Sa présence glisse entre les angles impardonnables de la caméra, absolument sans pitié, qui torturent son corps de l'extérieur tandis que Brandon le torture de l'intérieur - enchaîné à l'orgasme, celui-ci devient un réflexe spasmatique qui resserre le noeud de l'addiction autour de son cou, un peu plus à chaque fois...
Alors on cherche les respirations, les moments infimes où Fassbender brille derrière cette brume existentielle. Peut-être y en a-t-il un dans ce baiser fou, derrière une porte, avec la femme qu'il n'a pas osé embrasser la veille à la sortie du restaurant. Là, ce n'est plus l'addiction qui parle et, l'epace de quelques secondes, tout s'allège, tout s'emporte, le vent du désir véritable souffle fort sur ces deux êtres qui rient de leur transgression enfantine. Le spectateur est invité à partager ce répit trop bref où Fassbender explose: comme une supernova, c'est pendant la mort que sa beauté est à son comble. Le piège se referme bien vite en effet et coupe toute la force déployée par l'acteur. Le lion doit retourner dans sa cage. Brandon-addict reprend le dessus et leste cette puissance de la tristesse qui hante inlassablement le film. 

Shame est un piège auquel on se laisse prendre malgré soi: l'image séduit mais a l'effet d'un couperet qui sévit absolument partout. L'esthétique est noble, on sent que la relation entre Fassbender et McQueen est d'une richesse créative incommensurable et l'on espère que cette collaboration portera bien d'autres fruits. Le sujet est juste, bien choisi, bien délimité, les personnages sont beaux, complexes et humains. Mais au jeu de l'enfermement, le film a fini par égarer les clés du souffle de sa vie et s'est piégé lui-même aux portes du cinéma.