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mercredi 4 janvier 2012

Massive Attack - Teardrop

La routine est de retour. Pardon, la rentrée. Enfin c'est un peu pareil, sauf que c'est un peu rouillé.
Le réveil sonne à 8 heures, j'émerge à 8 heures 15, replonge à la demie et me sort enfin de l'étreinte morphique à moins le quart. Merde, déjà en retard sur l'emploi du temps.
Petit-dès sacré, sempiternel chocolat chaud - lait bouillant versé sur une cuillère de cacao pur et du sucre de canne -  et fruits (raisins et clémentines cette semaine). Le chien est content de me voir, après tout j'aurais pu mourir dans la nuit, a-t-il l'air de penser. Gentil chien.
Toilette, eau glacée sur le visage, le premier moment violent de la journée (avant la boxe). Rituel matinal, crème, vêtements, bijoux ou pas, maquillage ou pas, lunettes. Pendant ce temps, l'ordinateur s'allume (enfin, attend que je me ramène parce qu'il est plus rapide que moi pour ce qui est de se mettre en marche).
Je flâne sur ma boîte mail, fais la liste mentale de tous les messages auxquels il faudrait que je réponde et les balaye de mon esprit pour le reste de la journée. Plus tard. Consultation des boîtes mail pro (ENS et Berkeley, grande clâsse): rien à l'horizon, c'est toujours un peu les vacances.
Je flâne sur Rue89 en me disant qu'il faudrait vraiment que je lise le Monde et les critiques ciné de Télérama.
Je me mets au travail (ça tombe bien, j'en ai plein). Au bout d'une heure, la concentration retombe, je vais errer dans la maison, rassure le chien - non, je ne suis toujours pas morte. Retour au travail jusqu'à midi, pas trop la force de cuisiner, alors c'est légumes et protéines. Pas mon meilleur gastronomiquement parlant, mais ça passera pour cette fois. Vaisselle, rangement, je donne des croquettes ou des bouts de légumes au chien - ça y est, il m'idolâtre.
Je fais mon sac, et je file au Elmwood café, trois blocs plus loin. Dieu merci il reste encore quelques tables. Je commande un grand chocolat chaud au comptoir, réponds "Alice" lorsqu'on me demande mon nom, parce qu'on m'appellera quand ce sera prêt. Je m'installe, sors mon cahier et mon bouquin d'Ellroy. Je regarde passer les gens, les théières rouges, les jolies salades et les croque-monsieurs (d'accord comment ils le prononcent, ce mot??) toutes les 10 pages. Rythme de croisière: entre 75 et 100 pages en trois heures de boulot. Quatre bouquins de 400 pages à faire (une thèse, moi? JAMAIS!).
Heureusement, le chocolat est là, avec une cuillère (grande) de crème fouettée en train de fondre dans la mousse onctueuse. Elle a pas trop le temps, cela dit, puisque c'est la première chose que je mange. Plaisir totalement infantile que d'engloutir le meilleur d'un plat en refusant de se dire que c'est meilleur de la garder pour la fin (d'ailleurs c'est faux). Quatre heures, le soleil se couche contre les collines, frappées d'une lumière orangée qui annonce l'heure de pointe sur College Avenue. Les voitures klaxonnent, s'embouteillent au croisement où, vu qu'il n'y pas de priorité, personne ne sait trop quoi faire. Un petit moment plus tard, je fais mon sac, dépose mon bol dans le bac prévu à cet effet et sors du café toujours plein. Je me dépêche de rentrer, il commence à faire froid.
Il est cinq heures. Le temps de se changer. J'enlève tout pour revêtir mes vêtements de sport, le temps de trouver un haut propre (malheureusement, je ne peux pas laver mon sweat tous les jours...). Je vide mon sac, et y jette ma corde à sauter (poignées en mousses anti-ampoules pour usage intensif), mes bandages pour les mains, mon protège-dent (que je ne vais pas utiliser avant la semaine prochaine car presque personne n'est de retour de vacances), ma bouteille remplie d'eau fraîche, ma carte UCB, téléphone, clé, une crème à l'arnica pour éviter les courbatures et un livre. Départ d'un pas léger et rapide. Il fait encore un peu plus froid qu'avant.
Arrivée à la gym, je descend dans au sous-sol, là où il y a les deux salles réservées à la boxe. Une avec un ring, une avec les sacs. Dix minutes sur un vélo dans le couloir avec de la musique dans les oreilles pour faire passer le temps. Puis dix autres minutes (je devrais en faire quinze mais ça m'épuise trop) de corde à sauter, à s'emmêler les pattes en se demandant comment on faisait quand on avait 6 ans pour être aussi doués. Enfin, je tape le code pour récupérer la clé qui ouvre les deux salles, remets la clé à sa place, fais la combinaison du premier cadenas qui ouvre le premier casier où se trouve le timer qui compte les reprises et la clé du deuxième cadenas qui ferme le deuxième casier où se trouve ma paire de gants préférée. A côté, Fort Boyard, ça craint. Je sors les gants et le timer, que je mets en marche et continue l'échauffement devant un miroir, comme Alain Delon dans Rocco et ses frères, mais en plus crédible (enfin j'espère). D'ailleurs, contrairement à Alain Delon, je ne suis pas belle quand je fais de la boxe. Mais personne n'est belle avec un protège-dents noir dans la bouche.
Répétition des mouvements, corrections, essai de nouvelles techniques, enchaînements des combinaisons... BIP. Plus que trente secondes. Augmentation de la vitesse et du mouvement, dernière chance de marquer des points. BIP. Une minute de pause plus que bienvenue. Imaginez que chaque reprise (il y en a trois pour les matches amateurs) dure deux minutes, mais il n'y a que la première qui est vraiment ressentie comme telle. La seconde semble durer cinq minutes, les trente dernières secondes s'étirent de façon interminable, puis la pause (une minute) passe le temps d'une respiration et d'une gorgée d'eau. Enfin, la troisième reprise n'est même plus inscrite dans une quelconque temporalité: on tente simplement de comptabiliser nos dernières forces et de les utiliser le mieux possible en attendant le bip qui sonnera les dernières trente secondes. Là, on arrête de réfléchir, on plonge vers l'adversaire, en soi, et on puise les ressources nécessaires pour faire pencher la balance du bon côté. BIP. C'est la fin, déjà. Des heures se sont écoulées en un clin d'oeil. Le réservoir d'énergie qui pourrait servir à fonctionner une journée entière s'est vidé en l'espace de neuf minutes - dont trois de repos. Ridicule. Futile. Ce déroulement je le connais sans l'avoir vécu et chaque jour qui me rapproche de la compétition me fait entrevoir avec plus de clarté ce que je vais devoir affronter. Et la question obsédante revient, toujours la même, toujours plus forte: pourrais-je tenir?
Alors quand je défais mes gants, je trouve la détermination suffisante pour m'entraîner encore. Une balle de quatre kilos soulevée dans toutes les positions possibles pour muscler les bras, le dos, les trapèzes, le cou. 75 abdos croisés. Deux fois. Je ne peux toujours pas trouver la force de faire des pompes. Alors il me reste quelques séries de gainage (tous ces petits muscles dans l'articulation de la hanche) avant de tout fermer, tout éteindre, et de retourner sur mon vélo, encore. Pédaler dans le vide, fixer le mur, durer encore un peu. Et espérer que ça suffira pour le grand jour. Que je ne me dirai pas "j'aurais dû pédaler cinq minutes de plus..."
Je quitte la gym, je suis trempée, la sueur sèche sous mon sweat, l'air est froid. Je rentre, Telegraph Avenue toute animée comme à l'accoutumée. Les boutiques ferment tranquillement, les vendeurs de rues remballent la marchandise, les jolies filles et leurs soupirants sortent boire un verre.
Retour à la maison, le chien est aux anges, mais ce soir, je n'aurai pas la force de le promener. Douche chaude. Repas (des pâtes bien méritées, un reste de glace réconfortant) dans la cuisine, vaisselle. Discussion avec Micah, son voyage qui se rapproche à grand pas, la liste des pays qu'il visitera.
Retour dans ma chambre. Je range un peu (une pile de livres, une de vêtements). Juré, quand je rentre en France, je balance toutes mes affaires. Sauf les livres.
Dix heures, brossage de dents, envoi de quelques mails, un article sur le blog qui me prend une heure au lieu de dix minutes. Je tombe de fatigue, j'éteins l'ordi, prend mon bouquin qui me tombe déjà des mains.
Cette semaine, c'est un essai sur la boxe, de Joyce Carol Oates. Merveille trouvée à 8 dollars au fin fond d'une librairie sur Telegraph. Voici ma traduction (pardon d'avance) d'une des sections du livre pour conclure cet article qui a un peu (encore...) dérivé de son but premier:
"Tommy Hearns était un peu insolent, j'avais un petit quelque chose pour lui." Marvin Hagler.
Aucun sport n'est plus physique, plus direct que la boxe. Aucun sport n'apparaît d'une façon plus puissamment homo-érotique: la confrontation sur le ring -- enlever la robe -- le combat tout en sueur et en chaleur, c'est danser, faire la cour, et s'accoupler tout à la fois -- la poursuite fréquente et urgente d'un boxeur par l'autre dans le mouvement naturel et violent du combat vers le KO: certainement, une grande part de l'attraction suscitée par la boxe tient à ce mime d'une espèce d'amour érotique où un homme surpasse l'autre dans la démonstration d'une force et d'une volonté supérieures. Le célibat annoncé du boxeur en préparation fait bien partie de la tradition de la boxe: au lieu de concentrer son énergie et ses fantasmes sur une femme, le boxeur les concentre sur son adversaire. Là où la Femme fût, l'Adversaire doit être.
Comme Bundini Brown (qui entraînait Mohammed Ali) l'a dit: "Il faut parvenir à bander, puis il faut rester dans cet état. Il faut faire attention à ne pas cesser de bander, et à ne pas jouir."
La plupart des combats, quelque soit leur déroulement, se terminent par une embrassade entre les deux boxeurs après le gong final -- un geste de respect mutuel et d'affection apparente qui semble être pour le non-initié plus que superficielle. Rocky Graziano embrassait parfois ses adversaires, en signe de gratitude pour le combat livré. L'on peut se demander si un match de boxe mène irrésistiblement à cet instant: l'embrassade publique de deux hommes qui, ailleurs, en public ou en privé, ne se rapprocheraient pas avec une telle passion. Bien que nombre d'hommes crient leur mépris pour la faiblesse (comme s'ils tenaient à s'en dissocier: comme pendant un match de boxe où l'un des boxeurs, ou les deux, refusent de combattre), une femme est frappée d'admiration, voire parfois d'un sentiment religieux, qu'ils expriment envers un homme qui a montré un courage supérieur alors qu'il perdait le combat. (pardon, phrase étrange, je suis fatiguée) Et ils exprimeront de la tendresse envers des boxeurs blessés, même si ce n'est qu'en commentant des photos: l'image de Ray Mancini après sa seconde défaite contre Livingstone Bramble, par exemple, quand le visage de Mancini fût hideusement déformé (ces images, dans le Sports Illustrated et ailleurs, étaient très gores, presque pornographiques); la photo tant reproduite de Thomas Hearns, battu, qu'un énorme homme noir (un garde du corps, peut-être) en costume très officiel porte dans ses bras pour le ramener dans son coin du ring -- Hearns le "Hit Man" à présent assisté, à demi-conscient, ressemblant fortement à un Christ noir descendu de la croix. Ce sont des images puissantes qui hantent le spectateur, des images dérangeantes, cruellement belles, liées inextricablement à l'attraction primordiale de la boxe.

Thomas Hearns à droite, contre Dennis Andries.
Ray "Boom Boom" Mancini (sic) qui, effectivement, sacrifiait beaucoup son visage à la victoire.

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